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Youcef Rahmani : mettre l'intelligence artificielle au coeur du développement de l'Afrique

Dernière mise à jour : 20 avr. 2023

Entretien avec Youcef Rahmani, co-fondateur de ToumAi

ToumAI est une Start up qui développe un logiciel de collecte de données dans différents dialectes locaux (via l’intelligence artificielle), de mesure et d’analyse d’impact en Afrique.

Peux-tu nous présenter ToumAI ?

ToumAI a vocation à devenir le leader de la fourniture de data extra-financière en Afrique. L’idée est née du constat que les données extra-financières prennent de plus en plus de place aujourd’hui, et qu’elles sont difficilement accessibles en Afrique en raison de la faible part d’entreprises cotées. Or, ces données sont aujourd’hui essentielles, non seulement en raison de la montée des régulations en Europe, aux États-Unis et bientôt en Afrique, mais aussi en raison de leur rôle dans les due-diligences et valorisations d’entreprises, surtout lorsqu’il s’agit d’entreprises non cotées. La mission de ToumAI est de combler ces trous afin de rendre accessible toutes ces données. Pour réaliser notre mission, nous utilisons l’intelligence artificielle, notamment le NLP « Natural Langage Processing ». Notre pouvoir magique est de pouvoir appliquer le traitement NLP sur des langues rares en Afrique, souvent exclues des bases de données massives servant à entrainer des logiciels de machine learning. Un des éléments les plus importants pour nous est l’inclusion des communautés locales dans la discussion sur la durabilité globale. Aujourd’hui, on constate que le dialogue sur le développement durable est mené par des acteurs dans les pays dits « développés », qui parlent anglais ou français. On englobe peu les communautés locales en Afrique et d’autres régions émergentes, en Asie ou en Amérique du Sud, qui sont pourtant les premières impactées par le changement climatique, les inégalités sociales etc. Nous, notre mission est d’inclure toutes ces voix dans ce débat. On le fait en allant chercher de la donnée dans la langue locale via des sondages, des analyses de médias sociaux, des interviews etc. Le fait de faire cela dans la langue locale, tant à l’écrit qu’à l’oral, permet de dévoiler beaucoup plus d’informations.


Comment parvenez-vous à intégrer/ traduire finement plus de deux cents dialectes africains ?

En ce moment, on est incubé à Sophia Antipolis dans l’incubateur confondé par l’INRIA et l'Université Nice-Sophia-Antipolis. C’est un laboratoire deeptech qui nous permet de bénéficier des best practices en la matière. On collabore aussi avec un laboratoire au Canada, MILA, sur un projet « Speech Brain », pour analyser des langues rares. On a plusieurs challenges. Notre premier challenge consiste à savoir comment on fait pour amasser suffisamment de données en langue locale pour avoir un algorithme qui arrive à comprendre le plus possible ces éléments de langage. Ensuite, notre deuxième challenge est celui du déchiffrage. Je donne toujours l’exemple de la pierre de Rosette : la pierre qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes, on avait d’un côté les hiéroglyphes, et de l’autre l’égyptien démotique et le grec. On a pu déchiffrer les hiéroglyphes grâce à ces équivalences. Aujourd’hui, pour certaines langues en Afrique, on n’a pas de pierre de Rosette, on n’a pas non plus vraiment de dictionnaire qui permette de traduire ces langues précisément. Il faut donc passer par les communautés locales, et essayer d’obtenir une traduction ou des éléments contextualisés. L’autre approche est de le faire de manière synthétique, comme le font Google et Meta. Chez ToumAI on a collaboré avec les communautés locales dans un projet « DVoice » Afrique. C’est un projet open source qui permet aux communautés locales de traduire des éléments en français ou anglais dans leur langue, et cela permet la création d’une base de données. Ces personnes vont traduire à l’oral dans leur langue plein d’éléments de langage en anglais ou en français et n’importe qui pourra s’en servir. Ce projet devrait être en ligne bientôt.


Quelle est votre stratégie de développement ?

Nous avons une stratégie qui cherche à déployer les langues pertinentes en fonction de nos besoins clients. Pour l’instant, on a le Derija du Maroc, le Wolof au Sénégal, le Dioula en Côte d’Ivoire, et le Swahili, qui est plus répandu. On est en train de développer d’autres langues en parallèle. Une fois qu’on a la langue, on vient interposer nos techniques qui permettent de contextualiser ces éléments-là avec des filtres ESG, par exemple.


Lors de la 5e édition du Challenge Fintech for Tomorrow, ToumAI a remporté le prix « Fintech for Diversity and Inclusion »


Comment déterminez-vous les référentiels ESG ?

Il faut d’abord que je donne la vision qu’on a de l’ESG chez ToumaAI. On distingue l’ESG de la sustainability. L’ESG c’est du management de risque, on va uniquement regarder les éléments qui vont impacter la valeur de l’entreprise c’est l’ « outside in approach » : on regarde l’extérieur et on se demande comment ça impacte l’intérieur de l’entreprise par rapport à sa valeur. Ça c’est l’approche plutôt américaine. Mais le sustainability va plus loin, en se focalisant aussi sur l’impact de l’entreprise sur l’environnement et la société. L’approche sustainability est une approche où on s’intéresse au risque qui est posé à l’entreprise, mais on regarde également l’impact de l’entreprise sur la société et l’environnement. C’est l’« inside out approach », aussi appelé « double matérialité ». C’est la vision portée par la réglementation UE. C’est important, car on ne regarde plus uniquement l’impact direct d’un risque ESG sur la valeur de l’entreprise, mais on regarde aussi comment l’entreprise impacte l’extérieur. Il y a une troisième étape dans la sustainability qui est la triple matérialité, ou « context based materiality». Cette approche vise à se fonder sur les planetary thresholds (seuils planétaires) pour avoir une idée de l’impact d’une entreprise sur l’environnement. Avec cette approche, l’idée c’est qu’une entreprise ne se contente pas uniquement de dire « cette année nous avons pollué tant », mais plutôt « cette année nous avons pollué tant et voici le seuil à partir duquel la pollution devient nocive ». Avec des benchmarks fixés par la science, cela permet aux parties prenantes de mieux se rendre compte de l’impact de l’entreprise sur la société. Notre ambition chez ToumAI est, sur le plan de l’impact social et à terme, de proposer un seuil d’acceptabilité sociale qui est fixé par les locaux, dans le respect des droits fondamentaux.


Est-ce que votre analyse ESG prend en compte les particularités culturelles de chaque pays, en matière de gouvernance par exemple ?

Sur la gouvernance, il y a un vrai débat dans la communauté académique. La gouvernance, à la base, c’est la science d’alignement des intérêts privés au service de l’entreprise et de tous les actionnaires. En fonction des cultures, on peut avoir des règles de gouvernances totalement différentes. Cela est souvent lié aux différences de composition de l’actionnariat des grands groupes entre les US, où l’actionnariat est historiquement plus éclaté, et donc le management joue un rôle plus visionnaire, et l’Europe continentale, où les grands blocs d’actionnaires de contrôle sont historiquement plus prévalents, avec les conséquences que cela peut avoir sur l’indépendance du management et les intérêts des actionnaires minoritaires. A tout cela, il faut ajouter le fait qu’aujourd’hui, on veut aussi s’assurer que les parties prenantes sont également prises en compte dans la gouvernance, à travers par exemple une transparence fiscale accrue, ou un lobbying plus responsable.

Tant que les grands principes sont respectés (lutte anti-blanchiment, anti-corruption etc.), on peut avoir des règles de gouvernance différentes adaptées à une culture. Vouloir forcer une gouvernance à l’américaine en France ça ne fonctionne pas forcément. Il faut s‘adapter aux approches de gouvernance locales différentes.

Nous on cherche justement à proposer un benchmarking au niveau des pratiques sociales des locaux. Cela permet de se poser la question de savoir comment ces pratiques s’imbriquent avec une bonne gouvernance, c’est ce qu’on cherche à faire aussi chez ToumAI.


Pensez-vous que les référentiels internationaux aujourd’hui peuvent pertinemment être utilisés dans l’analyse d’entreprises africaines ?

Il y a trois éléments généralement à établir quand on mesure la durabilité : la définition des éléments qui entrent dans l’univers de la durabilité, la façon de mesurer ces éléments, et enfin l’importance qu’on attache à chacun de ces éléments, c’est-à-dire comment on pondère ces éléments dans l’évaluation globale. La question de la matérialité des indicateurs de durabilité est également importante. Par exemple, est-ce que le traitement de l’eau est plus important que la déforestation ? Tout cela va dépendre du contexte. Par exemple en Afrique, dans une zone où il y a beaucoup de forêts, la déforestation aura logiquement plus d’importance que le traitement du plastique.

Dans un premier temps, nous nous adaptons aux standards demandés par nos clients. Ce sont souvent des standards internationaux et européens. En revanche, l’analyse de matérialité est souvent ouverte, ce qui nous permet d’être force de proposition avec le client. On sait aussi proposer des modes de mesure d’impact plus adaptés aux communautés locales, car on sait comment parler aux locaux dans leur langue locale, on connait les éléments les plus important pour eux etc. Le standard général peut donc très bien être un standard international, mais c’est plus au niveau granulaire de la mesure que ça doit être adapté.


Quelle est votre cible ?

On a vocation à proposer nos données et l’analyse de ces données à un échantillon large d’intervenants de marché, aussi bien des corporates qui ont des besoins de reporting, de monitoring ou de due diligences, par exemple de leurs partenaires commerciaux. On peut aussi proposer nos services à des banques de développement, des gérants d’actifs, des fonds institutionnels ou encore des agences de notation de crédit. Il nous arrive de travailler avec des cabinets de conseils, mais on n’a pas vocation à être un cabinet de conseils, on se voit plutôt comme un éditeur de logiciels qui peut outiller les cabinets de conseil pour leur permettre de mettre un travail plus précis dans leur prestation. En ce moment, nos premières cibles sont les corporates et fonds institutionnels en anticipation de la règlementation européenne (SFDR, CSRD, CSDDD).


Trouvez-vous qu’il y a le même engouement pour l’ESG en « Afrique » qu’en « Europe » ?

Tout dépend des acteurs. Les acteurs qui dépendent de grands groupes européens s’intéressent naturellement à l’ESG en raison des exigences posées par la direction de leur entreprise, souvent concernée par les réglementations en Europe. S’agissant des acteurs africains, les fonds souverains africains et les grosses entreprises africaines prennent aussi en considération ces éléments, car ils ne peuvent plus y échapper. Les bailleurs de fonds s’y intéressent, et cela crée naturellement un alignement au niveau des standards internationaux. Il est très difficile aujourd’hui d’être isolé de cet écosystème de bailleurs de fonds.

Je veux ajouter que le continent africain est parfois même en avance sur les questions ESG, car ça fait des décennies qu’il y a de gros projets d’infrastructures financés par des bailleurs de fonds type AFD, IFC ou KfW. Or ces derniers ont depuis longtemps des exigences « ESG » ( les Equator Principles par exemple) qu’ils imposent sur les projets en Afrique.



L’accès aux donnés est une des difficultés majeures de l’ESG aujourd’hui partout dans le monde, comment ToumAI appréhende cette difficulté ?

Pour obtenir ces données, on a une double approche, une approche online qui consiste à chercher les données sur internet. Il y a des groupes intéressants sur Facebook qui se forment autour de certains sujets dans la langue local, en wolof par exemple, il y a un mélange de français, anglais, des chiffres, des lettres, c’est un challenge d’un point de vue tech. On est en train de le cracker. Il y a aussi les données offlines, car l’online ce n’est pas suffisant, surtout en Afrique, où une partie des communautés n’est pas active sur les réseaux, et on a aussi une partie des populations qui préfère s’exprimer à l’oral plutôt qu’à l’écrit. On développe des solutions qui nous permettront d’accéder sur le terrain à ces personnes et d'analyser leurs opinions à travers nos solutions tech.

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