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Karim Aittalb et la coalition Alfa : replacer l’agriculture au cœur des politiques publiques

Dernière mise à jour : 1 mai 2023

Entretien avec Karim Aittalb,Directeur Général chez Advens/Géocoton


Qui est Karim Aittalb

Karim Aittlab est le directeur Général Délégué de Advens-Geocoton depuis 2020 et initiateur de la coalition ALFA, un membre actif de FARM


Pourriez-vous nous parler de la coalition ALFA et de ses objectifs ?

L’agriculture et l’élevage africains se trouvent confrontés à un défi colossal lié à la croissance démographique, et dorénavant aux effets du changement climatique. Comptant 1,2 milliard d’habitants en 2017, le continent devrait avoisiner les 2,5 milliards en 2050. Nourrir cette population est possible pour autant que soit conduite une révolution doublement verte où il faudra à la fois améliorer les performances techniques et économiques des systèmes d’exploitation et préserver les ressources naturelles dont notamment les sols, la biodiversité et l’eau tout en s’adaptant au changement climatique.

Ce secteur compte clairement parmi les principaux leviers de développement du continent où près de 70 % de la population vit encore en zone rurale. La modernisation de ce secteur, notamment par l’agroécologie, l’agriculture numérique, la promotion de chaînes de valeur performantes et le social business, doit par conséquent redevenir une priorité. C’est un enjeu d’ordre économique, social, environnemental, sécuritaire et politique non seulement africain mais aussi mondial.

Conscientes de ces enjeux mais aussi que l’Afrique représente un levier de croissance exceptionnel, des entreprises, des organisations patronales et des institutions françaises des secteurs de l’agriculture et de l’élevage ont décidé d’unir leurs forces, en lançant la coalition ALFA. Il s’agit de constituer une équipe française aux expertises complémentaires et animée par la volonté commune d’apporter des réponses appropriées aux défis, que je viens de rappeler. Cette coalition d’acteurs est un agrégateur de potentiels et de talents entrepreneuriaux qui souhaitent en effet faire le pont entre l’Afrique et la France.


Vous faisiez partie de la délégation officielle du Président de la République le 25 juin dernier lors de son déplacement au Cameroun. Par ailleurs, vous affirmez que le renforcement des liens Afrique-France passera sans aucun doute par la capacité des écosystèmes publics et privés africains et français à travailler ensemble à moderniser le secteur agro/élevage. Est-ce que l’agriculture africaine est devenue un enjeu diplomatique majeur ?

L’Afrique fait face à des enjeux de coopération qui évoluent sensiblement depuis plusieurs années. La France doit s’y adapter, au travers d’approches intégratives, associant diplomatie, défense, développement mais également rayonnement économique et co-développement. A ce titre, comme je le disais plus haut, l’agriculture et l’élevage occupent encore en Afrique une place déterminante tant du point de vue économique qu’en terme de contribution au développement durable intégrant par conséquent les questions sociales et environnementales. Dans ce cadre, nous œuvrons avec ALFA pour remettre ces secteurs d’activité sur le haut de la pile des politiques d’aide au développement mais aussi au cœur des stratégies nationales élaborées par les pays africains. Dès lors en effet, l’agriculture et l’élevage doivent redevenir un enjeu diplomatique de premier plan.


Vous appelez à un New Deal Agricole pour l’Afrique, pourriez-vous nous en dire plus ? Comment le réaliser ?

Je pense effectivement qu’il faut renverser la table. Puisque vous parlez de New Deal, nous sommes convaincus au sein d’ALFA qu’il faut redistribuer les cartes face à plusieurs constats. Car il faut aussi être objectif, le continent est de moins en moins auto-suffisant et l’alimentation pèse à la fois sur les budgets des ménages urbains et sur les balances des paiements. La dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur ne cesse de progresser du point de vue de l’accès aux protéines, aux corps gras, aux produits laitiers. Cette situation est la résultante d’un grand nombre de facteurs, parmi lesquels probablement un système de production qui reste très extensif, notamment en Afrique de l’Ouest et du Centre, avec des exploitations familiales qui s’émiettent et maintiennent une bonne partie des acteurs en situation de grande précarité. La pauvreté demeure endémique dans les campagnes. Ce constat s’inscrit dans un contexte général aggravé par la multiplication des risques notamment climatiques et environnementaux mais aussi sécuritaires dans de nombreuses régions.

Quatorze années après les émeutes de la faim, la guerre en Ukraine a ainsi une nouvelle fois révélé et aggravé la situation avec davantage de mal-nourris et des disettes qui pourraient s’amplifier. Quelles réponses ? Je réaffirme ici qu’il faut en premier lieu, replacer l’agriculture et l’élevage au cœur des politiques publiques qui portent le développement du continent. Ensuite, il faut davantage s’appuyer sur le dynamisme des entrepreneurs privés du secteur agricole africain. Il faut concrètement agir en faveur du renforcement de l’entreprenariat agricole, depuis les exploitants villageois et les éleveurs jusqu’aux agro-industries de transformation et de mise en marché, en incluant également les acteurs internationaux, parties prenantes des partenariats publics / privés. Il faut pour cela encourager la création de coalitions autour d’ensembles cohérents d’acteurs, La structuration de filières ou chaînes de valeur, depuis la génétique animale ou végétale jusqu’à la commercialisation est essentielle pour améliorer la performance de millions de petits producteurs et d’éleveurs africains, leur résilience, leur capacité entrepreneuriale et pour les rendre davantage gestionnaire de leur développement. Pour contribuer à cette structuration, il faut certainement œuvrer à l’établissement de relations contractuelles plus fortes et plus équitables entre les producteurs indépendants, leur coopérative, les agro-industriels et les chaînes de distribution. En résumé, nous prônons une politique résolument en soutien de l’entreprenariat privé africain.


"Je pense effectivement qu’il faut renverser la table. Puisque vous parlez de New Deal, nous sommes convaincus au sein d’ALFA qu’il faut redistribuer les cartes face à plusieurs constats."


Dans le cadre de l’initiative FARM, une coalition regroupant des acteurs du secteur privé (GBFS) a été créée afin de répondre aux enjeux agricoles posés par le conflit ukrainien. Quel bilan tirez-vous de cette coalition aujourd'hui ? Comment se combine-t-elle avec la coalition ALFA ?

Il me semble qu’en terme de solidarité et de reprise des échanges commerciaux, l’initiative présidentielle française a déjà porté ses fruits, en permettant de garantir l'approvisionnement alimentaire des personnes les plus vulnérables. La reprise des exportations de céréales depuis les ports ukrainiens a aussi contribué à rassurer les marchés et à limiter l'inflation sur les prix alimentaires.

Du point de vue d’ALFA, je vous parlerai avant tout du volet structurel de l’initiative FARM, en l’occurrence celui qui vise une réponse à long terme à la question de la sécurité alimentaire en Afrique. Nous œuvrons donc au sein de la coalition GBFS pour défendre les principes que j’évoquais plus haut, de manière à permettre l’accroissement et l’amélioration des productions par le tissu entrepreneurial africain ainsi que la création de valeur ajoutée locale à travers les partenariats avec l’agro-industrie et les réseaux de distribution.


Vous mettez en avant depuis plusieurs mois la nécessité de créer des outils financiers permettant de financer l’agriculture, concrètement à quels types d’outils pensez-vous, en quoi seraient-ils plus efficaces que les outils de financement classiques ? Comment ces outils financiers intègrent le risque élevé de plusieurs pays d'Afrique ?

D’une manière générale, les fonds publics mobilisés pour accompagner les investissements privés en Afrique s’intéressent très insuffisamment au secteur agricole et à l’élevage. Quand ils existent, ces financements passent par les Etats avec des risques de lenteur et de déperdition dans leur mise en œuvre. En tout état de cause, ils ne bénéficient que trop rarement directement aux opérateurs privés. Certaines institutions financières et fonds d’investissement peuvent certes s’intéresser à l’agriculture, mais, sauf rares exceptions, leurs interventions sont tenues de respecter des niveaux de rentabilité élevés sur des périodes relativement courtes de 5 à 7 ans souvent incompatibles avec les risques de l’agriculture et de l’élevage et avec le temps long nécessaire pour faire émerger les projets. Pour que les besoins d’investissement des acteurs concernés, de l’amont à l’aval des chaînes de valeur, soient davantage et mieux financés, ALFA a donc proposé de créer un véhicule spécifique pérenne, géré par un opérateur privé, entièrement dédié au financement de l’amorçage et du développent des structures de production, notamment les PME. Cet instrument devrait être doté des ressources nécessaires y compris concessionnelles, de façon à pouvoir répondre en effet aux risques spécifiques de ce secteur sur des durées d’intervention suffisamment longues. L’instrument permettrait ainsi de dé-risquer (à travers un mixage souple de ressources en dons et en prêts) certains investissements hautement pertinents mais qui présenteraient une rentabilité différée ou ne se feraient pas sans ce soutien.






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